Vous êtes français et vous aimez la voile ? En ce moment, vous suivez sans doute la Transat Bretagne – Martinique.

 

Je suis norvégien et j’aime la voile, je suis cette course et surtout celle de ma compatriote Kristin Songe –Moller. Je suivais sa course jusqu’à ce qu’elle démâte samedi dernier.

 

Je connais et je soutiens Kristin depuis longtemps. Pour moi, les marins plus âgés, ou retraités, ont une vraie responsabilité vis à vis des juniors. En France, il y a de très bonnes personnes qui se chargent de donner des conseils et de donner l’exemple, comme Mich Desj’. La communauté de la voile est proche et soudée et c’est une bonne chose : un jeune footballeur ne pourrait sans doute pas recevoir les mêmes conseils d’un Zidane que Gabart d’un Desjoyeaux.

 

Kristin m’a contacté il y a de nombreuses années et nous sommes toujours restés proches. En Scandinavie, les enfants sont très gâtés et abandonnent souvent la voile vers 18 ans, quand ça se complique … Kristin m’a impressionné par son engagement total et son sens du sacrifice. Elle n’a pas encore de véritable sponsor, elle a tout misé sur cette course … Et elle a cassé son mât le 23 mars.

 

Evidemment, j’étais vraiment déçu en l’apprenant. Son objectif était de terminer, elle naviguait de façon conservative et je ne sais pas pourquoi elle a démâté (elle est arrivée au Portugal ce matin sous gréement de fortune).

 

Mais casser son mât, comme le reste des avaries possibles à bord d’un voilier, fait malheureusement partie de notre sport ! Peu de marins professionnels n’ont jamais démâté. C’est un mauvais épisode qui nous apprend malgré tout beaucoup sur notre équipement et nous donne confiance en nos capacités. On apprend à survivre et à réparer. La prochaine fois que Kristin partira au large, elle aura encore plus confiance en elle-même parce qu’elle saura gérer ce type de situation.

 

Kristin Songe-Moller, skipper du Figaro Sponsor Me - Transat Bretagne-Martinique. © Alexis Courcoux

Kristin Songe-Moller, skipper du Figaro Sponsor Me – Transat Bretagne-Martinique. © Alexis Courcoux

 

La voile est un sport technologique, la casse matérielle en fera toujours partie. Mais ce n’est pas une bonne chose pour autant. Personne ne souhaite que les bateaux cassent. Pour les marins, c’est un apprentissage difficile à gérer. Pour les organisateurs, c’est le cauchemar.

 

Pourquoi ? 1 – une fois au large avec un bateau cassé, les risques augmentent et les marins sont en danger. 2 – ce n’est bon ni pour les sponsors ni pour le public qui suit la course.

 

La voile doit s’améliorer dans ce domaine. Au sein d’une très grande flotte, la casse est normale et quasi inévitable. Mais au plus haut niveau, ça ne devrait pas arriver. Les enjeux sont trop importants.

 

C’est intéressant de voir comment d’autres sports très tournés vers la technologique, comme la Formule 1, se sont adaptés et déplorent aujourd’hui moins d’avaries. La voile y vient, mais certaines de nos règles ne sont tout simplement pas assez bonnes.

 

Pour moi, il y a deux types d’erreurs : l’erreur humaine et la casse matérielle.

 

Tous les bateaux de très haut niveau – les IMOCA 60, les multicoques de la Cup ou les monocoques de la Volvo – sont sensibles à l’erreur humaine. Si vous avez trop de toile, si vous empannez au mauvais moment, vous cassez votre gréement. Ces bateaux ne sont pas faciles d’usage. C’est bien comme ça, c’est bien que le sens marin prime.

 

Mais le vrai problème, c’est la casse matérielle. Elle est en partie inévitable mais parfois, trop souvent, les bateaux ne sont pas assez bien dessinés ou construits, ils ne sont pas assez résistants. Ça, ce n’est pas acceptable. Quand quilles ou mâts sont « supposés » être assez solides et qu’on y va quand même.

 

Maintenant que je suis de ce côté de la table, je me pose cette question : qui est responsable de cette prise de risques ? Les organisateurs ou les marins ? L’une des règles de la Volvo, et c’est la même chose pour les autres courses, c’est que c’est la fiabilité du bateau est la responsabilité du skipper. C’est la même chose pour n’importe quel bateau de croisière ou de régate, en fait : le skipper est responsable du bateau, des décisions prises et des manœuvres.

 

MAIS en tant qu’organisateurs, notre influence est cruciale. Si on crée des règles de course qui bénéficient à ceux qui prennent des risques, nos événements prendront cette direction. Parce que le cerveau humain est comme ça : entre la sécurité et la compétitivité, il choisira toujours la compétitivité. Si demain, la Volvo retire toute limite de poids sur ses mâts, les mâts seront de plus en plus légers, jusqu’au delà du raisonnable, et finiront par casser.

 

Fixer une vraie limite, une limite juste, est la responsabilité des organisateurs. Sans ça, il y a trop de casse. Il y a toujours un concurrent pour terminer la course malgré la prise de risques mais c’est, je pense, au détriment du sport en général.

 

Les skippers seront toujours les premiers responsables et c’est normal. Mais nous, les organisateurs, devons prendre conscience des conséquences de nos décisions.